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L’HISTOIRE VIVANTE

Des femmes fortes

Le cinéma allemand actuel se décline au féminin : dans quatre productions, Barbara Sukowa, Iris Berben, Johanna Wokalek et Veronica Ferres plongent dans l’histoire allemande et font naître à l’écran des vies qui touchent, fascinent et font oublier que ce n’est que du cinéma

Par Rainer Stumpf

Nous n’en avons jamais fini avec l’histoire. Plus je vieillis, plus je me pose de questions », a déclaré récemment l’actrice Iris Berben lors d’une interview. L’histoire et le cinéma allemand ont un lien très fertile. C’est déjà presque une loi d’airain dans le milieu du cinéma : dès que des réalisateurs, des scénaristes et des acteurs d’Allemagne se consacrent à des thèmes historiques, cela donne un résultat grandiose. La vie des autres (Oscar 2007), La chute (nommé aux Oscars en 2007), La bande à Baader (nommé aux Oscars en 2007), Le tambour (Oscar 1980), Le bateau (nommé aux Oscars en 1983), et la liste des succès est loin d’être complète. Maintenant, Iris Berben pose donc ses questions sur l’histoire au cinéma allemand. Dans Le jour viendra, l’une des actrices allemandes les plus appréciées aborde la terreur exercée par la Fraction armée rouge (RAF) dans les années 70 du siècle précédent. Comment vit une ex-terroriste qui a abandonné son enfant pour entrer dans la clandestinité ? Et que se passe-t-il lorsque cette enfant frappe soudain à la porte et exige des réponses de sa mère qui vit sous un faux nom ? « Lorsque j’ai lu le livre, j’ai tout de suite su que je voulais jouer ce rôle. Aussi parce que l’histoire est racontée de manière très différenciée » ; c’est ainsi qu’Iris Berben explique sa décision de participer au film de la réalisatrice Susanne Schneider.

Iris Berben a longtemps dû attendre une offre comme celle-ci. On a beau ne pas imaginer le monde allemand du cinéma ou de la télévision sans elle, jusqu’à ces dernières années sa popularité reposait plutôt sur son talent à jouer dans des comédies. Toutefois, depuis qu’elle a incarné Bertha Krupp dans la série télévisée Krupp – Eine deutsche Familie sur une période de 35 ans et qu’elle a brillé dans la spectaculaire adaptation à l’écran par Heinrich Breloer du roman de Thomas Mann Les Buddenbrook (2008), le public et les critiques sont impressionnés. La confrontation entre Iris Berben dans le rôle de l’activiste RAF fictive Judith Müller et de sa fille dans le film, Alice (Katharina Schüttler), dans Le jour viendra marque l’apogée de sa carrière d’une quarantaine années. De manière impressionnante, intense, oppressante. Une façon particulière d’assumer le passé qui montre comment le terrorisme a une influence sur la société, aujourd’hui encore.

Des plantes médicinales et de la musique, telles étaient les seules associations qui venaient spontanément à l’esprit de Barbara Sukowa au nom de Hildegard von Bingen. Elles lui ont pourtant permis d’accepter immédiatement de jouer, comme le lui proposait la réalisatrice Margarethe von Trotta, le rôle de l’abbesse du Moyen-Âge. Ainsi s’ouvrait la voie de la cinquième production en commun des deux stars du cinéma allemand. Sukowa se mit immédiatement à faire des recherches pour son nouveau rôle et n’en finit pas de s’étonner. Elle était de plus en plus fascinée par la personnalité de la mystique et guérisseuse qui ne craignait pas de faire des leçons de morale aux empereurs et aux dirigeants du clergé : « Elle aurait très bien pu atterrir sur un bûcher en tant que sorcière ». Barbara Sukowa n’avait toutefois pas peur de ce rôle. Elle s’y connaît très bien en femmes rebelles de l’histoire allemande. Elle a commencé sa carrière avec le rôle de Mieze dans Berlin Alexanderplatz de Fassbinder, puis elle a incarné Rosa Luxemburg et la terroriste RAF Gudrun Ensslin dans le film Les années de plomb qui a reçu des récompenses.

Hildegard von Bingen, la guérisseuse et la poétesse est beaucoup plus calme. Pourtant, lorsque l’on regarde attentivement, on reconnaît le sourire coquin que Sukowa prête à son Hildegard et qui lui donne, en dépit de l’intensité dramatique et de la lutte contre les autorités séculières et cléricales, une supériorité particulière. Une femme forte donc, interprétée par une actrice pleine d’énergie.

La nouvelle production de Johanna Wokalek Die Päpstin (La Papesse Jeanne), traite également de la lutte contre l’autorité bigote et des rapports de force encroûtés, de la rébellion courageuse de l’individu contre la pression du plus grand nombre. Peu importe que l’histoire repose sur une légende du Moyen-Âge. L’auteure Donna Cross qui a écrit le roman du même nom, a fait un best-seller mondial de l’histoire d’une jeune femme qui, au Moyen-Âge, déguisée en homme, est parvenue jusqu’au trône du Saint-Père. Le réalisateur allemand Sönke Wortmann en a fait une épopée grand spectacle, tumultueuse et aux images marquantes, portée par une actrice principale exceptionnelle. Wokalek maîtrise avec brio le rôle délicat entre le moine pieux et la femme aimante. Elle présente une interprétation androgyne fascinante, faite de vulnérabilité et de détermination. « La caméra voit tout ce que l’on pense et ressent », déclare la frêle actrice. Le monde de la pensée et des sentiments de cette jeune femme de 34 ans est donc extrêmement profond. On ne s’étonnera alors pas que le célèbre Burgtheater de Vienne ait accueilli Wokalek dans sa troupe.

Il est rare que les critiques soient aussi unanimes ; le public aurait « le souffle coupé », serait « ému », « profondément touché » par ce film car, pratiquement rien de ce que montre Parmi les paysans n’est de la fiction. Le sort de la famille juive Spiegel, qui se cache chez des amis paysans en 1943 peu avant l’arrestation par les nazis, est réel. Les Spiegel ont survécu à l’holocauste et Marga Spiegel, mère et épouse, a publié ses mémoires après la guerre. Veronica Ferres prête à l’écran son visage à la femme qui a aujourd’hui 97 ans. Comme presque aucune autre actrice allemande, Ferres est la spécialiste des grands drames historiques. Dans la série télévisée en trois épisodes, Die Manns, consacrée à la famille du prix Nobel de littérature, Thomas Mann, elle a autant de présence que dans Frau vom Checkpoint Charlie et dans Wunder von Berlin (le miracle de Berlin), les deux films qui traitent de la séparation et de la réunification. Son premier film satirique de cinéma sur les faux carnets d’Hitler, Schtonk, nommé aux Oscars, a marqué la préférence de Ferres pour les thèmes historiques et sociaux. L’histoire de Marga Spiegel a tellement ému Ferres qu’elle s’est mise elle-même à la recherche d’un producteur et sa ténacité a été récompensée. Marga Spiegel, qui a assisté à la première du film à Jérusalem, a exprimé à quel point l’actrice était bien entrée dans le rôle de la juive persécutée. Lorsqu’on l’a interrogée sur l’interprétation de sa vie par Veronica Ferres, elle a répondu : « C’est si juste que j’ai été émue. Pour moi, ce n’est pas seulement un film, c’est ma vie. ». Le film le plus émouvant de l’automne cinématographique allemand a une suite aussi en dehors des salles. Spiegel et Ferres, qui ont passé de nombreux jours et heures pour la préparation du film, sont devenues de très bonnes amies. On ne trouve pas les meilleures histoires au cinéma mais dans la vraie vie.

19.10.2009
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