Retrouver ses racines créatives, tel est le vœu que forme Mark Kwami pour l’Afrique. Ce designer berlinois de 44 ans travaille au siège de « made in africa collection », un label de design qui s’abrège mia. Son pull-over arbore le portrait du président américain Barack Obama et un seul mot : « Progress ». Le symbole de ce que s’est proposé Kwami. Il tient en main un vase kényan tout simple en pierre à savon décoré d’un masque en miniature. Le clou : un trou permet de le personnaliser en y introduisant des boutons de style varié. Somme toute, un objet fonctionnel et moderne qui possède malgré tout une identité africaine. Ce vase est l’un des quelque 200 meubles et accessoires de maison que Kwami et sa femme Susanne mettent en vente depuis six ans dans le quartier berlinois du Tiergarten, dans leur magasin mia.
On n’y trouve pas la marchandise africaine habituelle fabriquée en série avec ses masques et ses sculptures, mais du design africain moderne qui témoigne de la riche tradition de ce continent en artisanat d’art. Le tout est placé sous la devise « commerce équitable ». mia travaille directement avec des producteurs africains triés sur le volet et elle paie des prix équitables. En outre, la société soutient les producteurs en matière de conception des produits, d’organisation de la production et de conseils aux entreprises. Qui plus est, depuis quelques années, Kwami se mobilise de façon accrue pour la mise en place de capacités locales de design dans les pays d’Afrique et d’Amérique latine. « Car le design est un facteur économique susceptible de jouer un rôle important pour le développement durable de ces pays », dit-il.
Mark Kwami est né à Berlin de mère allemande et de père ghanéen, ingénieur en construction mécanique. À l’âge de quatre ans il partit avec ses parents au Ghana où il vécut jusqu’à son baccalauréat. Il regagna Berlin pour faire ses études de design à l’École Supérieure des Arts d’alors où il s’occupa de « design africain ». Juste avant la fin de ses études, il passa une année au Ghana pour étudier attentivement la culture de design locale. Ce faisant, il découvrit que le Ghana avait eu à l’origine une riche tradition de design qui avait été évincée par la colonisation et « l’occidentalisation » de la culture quotidienne africaine qui s’en était suivie. Selon lui, « l’artisanat d’art perdit alors son rôle de fournisseur d’objets d’usage courant et sa production fut ravalée au niveau d’art aéroportuaire kitsch ».
À partir de 1996, il travaille comme conseiller en design pour diverses organisations internationales de coopération au développement en Afrique. Ce qui l’a fortement perturbé, c’est le fait que les designers européens vivant en Afrique réalisaient souvent leurs propres conceptions en matière de design. Or pour lui, l’important, c’était de travailler avec les artisans d’égal à égal et de les encourager à apporter leurs propres idées créatives « afin qu’ils puissent s’identifier avec les nouveaux produits ». C’est pourquoi il créa en l’an 2000 son bureau de design, m. kwami design services.
Un an plus tard, une occasion concrète se présenta de montrer le potentiel que recèle le design africain moderne : Kwami se vit confier la conception et la réalisation d’une exposition destinée à la Foire berlinoise « Import-Shop » et placée sous la devise « Living Ghana ». Avec le concours de la Société allemande de coopération technique (GTZ), il œuvra avec 20 producteurs ghanéens à une nouvelle collection de meubles et d’accessoires de maison orientés sur le design. Dans un stand conçu à cet effet, ils montrèrent qu’il y a aussi moyen de se meubler en Europe avec du beau design africain actuel. Cette exposition eut un tel succès que Kwami put la présenter les deux années suivantes.
Lorsque ce projet arriva à terme, sa femme Susanne décida, fin 2003, d’ouvrir sa propre boutique pour faire face à la demande. Depuis, un système de franchise a été mis sur pied avec des magasins à Hambourg et Karlsruhe. D’autres suivront. Mais un certain nombre d’obstacles devront être levés avant le succès économique. Le contrôle de la qualité reste un défi de taille. À cette fin, Kwami se rend en Afrique plusieurs fois par an pour aider les sociétés en matière de conception des produits et d’organisation.
Actuellement, une douzaine de groupes d’artisans d’art fabriquent, sous la direction de Kwami et de designers africains, des meubles, des lampes, des chandeliers, des vases, des miroirs et des coussins originaux ghanéens, sénégalais et kényans. Les lourds récipients en céramique sont cuits selon des traditions séculaires par les femmes d’un village situé à l’est du Ghana. Et la collection de coussins aux couleurs gaies est cousue dans un atelier de textiles d’Accra à partir de tissus en coton typiques d’Afrique occidentale.
La durabilité écologique y joue un rôle primordial. À titre d’exemple, un de leurs designers, le Ghanéen Selassie Tettevie, utilise pour ses sièges non plus le bois, qui est devenu une matière première rare, mais le crin végétal. Quant aux tabourets « Woodcore » de la société Fritete, d’apparence lourde mais en fait d’une légèreté surprenante, ils sont sculptés à partir des déchets de fabrication du contreplaqué, au Ghana. Le duo berlinois se mobilise avec ses partenaires africains pour l’utilisation de matières premières certifiées. En août 2009, on ne pourra plus exporter en provenance du Kenya que du bois portant le label « Forest Stewardship Council » (FSC), lequel établit des normes sociales, écologiques et économiques spéciales en matière de traitement du bois. « Un pas important dans la bonne direction », selon Mark et Susanne Kwami.
Ce designer berlinois milite également dans le domaine de la prévention du sida : dans le cadre d’un cours à l’École Supérieure des Arts, il a mis au point avec des étudiants berlinois un cube en plastique gonflable de production simple et bon marché qui fait comprendre aux femmes – sans les faire rougir – le fonctionnement d’un préservatif féminin. Ce cube sera utilisé dès cette année au Kenya, en Tanzanie et au Mozambique lors de la campagne d’information sur le sida. Une preuve que « Progress », le leitmotiv de Kwami, fonctionne à plusieurs niveaux, que ce soit à Berlin, en Afrique ou aux États-Unis.














