1. Pr Jänicke, vous voyagez actuellement à l’étranger pour expliquer le succès économique de la politique allemande en matière d’environnement. Quelle est la part de la politique dans ce succès ?
Les défaillances du marché ont toujours joué un grand rôle dans la protection de l’environnement et du climat. La politique a dû y remédier. Et c’est encore plus flagrant dans la protection du climat. Il y va d’un gigantesque processus d’innovation dans les technologies ménageant le climat, mais aussi de l’accélération de cette mutation technologique et de l’impact mondial de cette mutation. Les seuls marchés ne sauraient y parvenir, l’Etat et la communauté internationale sont ici interpellés. Dans ce domaine, l’Allemagne a joué un rôle pionnier après 1990 et surtout après 1998. Elle a pratiqué très tôt et indépendamment des partis au pouvoir une politique climatique basée sur l’innovation technique. Cela porte aujourd’hui ses fruits.
2. Des experts et des hommes politiques parlent d’une « troisième révolution industrielle ». Cette mutation est-elle profonde ?
L’expression est à la hauteur de l’ampleur de la mutation qui se prépare. Nous nous trouvons aujourd’hui à la fin du modèle économique qui a si bien réussi au XXe siècle. La production industrielle de masse avec des matières premières bon marché est en crise. Ce modèle d’industrialisation gourmande en ressources a déterminé presque tous les aspects de notre vie, des systèmes énergétiques à la division internationale du travail en passant par les structures des transports. Le remplacement systématique du travail par une énergie bon marché caractérisait aussi ce modèle. Tout ceci est désormais confronté à un changement menant à un mode de production qui exige des connaissances pointues et qui soumet la consommation de ressources – matériaux, énergie, eau, sols – à une véritable révolution au niveau du rendement.
3. Quelles sont les technologies nécessaires ?
La mutation la plus profonde s’effectue certainement dans le secteur des énergies renouvelables et du rendement énergétique. Jusqu’à l’année dernière, la photovoltaïque, à mes yeux la plus importante des énergies renouvelables, enregistrait les taux de croissance les plus élevés. Les technologies qui utilisent l’énergie le plus efficacement ne connaissent pas une croissance aussi rapide mais elles ont un large éventail et auront très certainement une importance croissante. Les perspectives vont du moteur électrique moins énergivore à la biocatalyse chimique en passant par des bâtiments produisant de l’énergie. Les technologies réduisant l’utilisation de matériaux représentent une manière d’économiser l’énergie encore sous-estimée mais elles ont une très grande importance. Cela concerne des technologies allemandes performantes telles que le tri des déchets ou les procédés de recyclage des matériaux de construction par exemple.
4. Parmi les acteurs de grands projets comme « Desertec », on trouve des entreprises auxquelles on ne s’attendait pas. Cette mutation favorise-t-elle l’apparition d’entreprises différentes ?
Ce projet est en discussion depuis les années 1970. Les changements climatiques et la hausse du prix de l’énergie ont favorisé sa percée. C’est le symptôme d’un changement de cap en matière d’énergie. Que des adversaires acharnés de ce tournant énergétique y participent désormais est caractéristique de cette mutation, tout comme l’apparition d’acteurs inattendus comme la compagnie d’assurance Münchener Rück.
5. Les avis sont partagés sur « Desertec ». Les grands défis exigent-ils des mesures exceptionnelles ?
Je ne suis pas un chaud partisan des projets gigantesques et centralisés. Mais il ne fait aucun doute que l’utilisation productive des déserts de la planète a un potentiel gagnant-gagnant qui va bien au-delà de la production d’énergie. La participation de la population locale y aura une importance majeure.
6. Quelle est la position de l’Allemagne dans les technologies environnementales à l’international ? Quels sont ses atouts par rapport aux autres pays industrialisés ?
L’Allemagne occupe incontestablement une position de leader dans ce domaine. Cela vaut pour sa part du marché mondial des technologies environnementales, pour les brevets correspondants et pour l’importance économique que l’industrie environnementale détient dans le pays. Quelle que soit la manière dont on définit ce secteur hétérogène, il est plus grand en Allemagne que dans les autres pays de l’Union européenne, et plus important dans l’UE que dans d’autres régions du monde, même si la Chine et les Etats-Unis rattrapent actuellement leur retard. La société de conseil Roland Berger a certifié à l’industrie de l’environnement une part de 8 % du PIB allemand en 2007 et lui prédit un pourcentage de 14 % en 2020.
7. D’où vient cette dynamique ?
Aujourd’hui, l’industrie environnementale ne se compose plus essentiellement de fabricants de filtres et d’installations d‘épuration. Cette technologie intervenant à la fin des processus était onéreuse et a finalement fait baisser la productivité. L’industrie environnementale moderne se compose de fabricants de procédés, de produits et de services efficaces sur le plan écologique et qui finissent par augmenter la productivité. Un gain pour l’économie nationale vient donc s’jouter à la croissance élevée que connaît l’actuelle industrie environnementale. C’était l’idée centrale de la « modernisation écologique » élaborée en Allemagne dans les années 1980 et qui est aujourd’hui surtout pratiquée en Chine.
8. Quelles réactions rencontrez-vous au cours de vos voyages ? Cette mutation déteint-elle sur l’idée que l’on se fait de l’Allemagne à l‘étranger ?
Il y a dix ans, on rencontrait souvent dans des pays comme les Etats-Unis, la France ou le Japon des réactions du type « ils sont fous, ces Allemands ». Cela a bien changé. Aujourd’hui, il est évident que l’efficacité écologique – c’est-à-dire une hausse non-polluante de la productivité des ressources – peut être synonyme de véritable réussite économique. C’est probablement la dimension la plus importante de la compétition internationale en matière d’innovation. Et un nombre croissant de pays se lancent dans cette compétition, notamment la Chine et les Etats-Unis. L’Allemagne y est considérée comme un modèle. En tirer une leçon, tel est l’objectif de nombre de groupes de visiteurs.
9. Quand bien même on enregistre maints succès : les objectifs ambitieux de protection du climat sont-ils vraiment réalisables ?
La mauvaise nouvelle tout d’abord : les mutations du climat sont beaucoup plus dangereuses que ne l’a calculé le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC). En fait, aucun spécialiste ne doute plus que les objectifs en matière de climat doivent encore être relevés. La bonne nouvelle, c’est que les technologies nécessaires et leur potentiel pour trouver une solution aux problèmes ont également été sous-estimés. A cela vient s’ajouter une constatation que l’Allemagne a faite, surtout après 1998 : des objectifs climatiques ambitieux stimulent le progrès technologique et peuvent être source de réussite sur de nouveaux marchés riches d’avenir. Les objectifs de Kyoto ont été dépassés en Allemagne dès 2007 et l’objectif en matière d’électricité « verte » a été revu deux fois à la hausse. Ce qui est nouveau, c’est ce que l’on peut appeler « l’effet d’accélération » d’une telle politique : les effets d’innovation d’une politique climatique ambitieuse élargissent la marge de manœuvre politique. Alors qu’on ne parlait jusqu’à présent que d’économies d’énergie dans les bâtiments, on parle désormais de bâtiments à énergie passive ou même produisant de l’énergie et pouvant alimenter des voitures électriques. Le rythme des progrès techniques justifie donc des objectifs climatiques ambitieux – pour des raisons économiques aussi.
10. Cela paraît bien optimiste, Pr Jänicke...
Je ne parle que du verre à moitié plein, et pas de nos centrales à charbon ni des erreurs de l’industrie automobile allemande qui nous coûtent des dizaines de milliers d’emplois. Cela, c’est l’autre moitié du verre et les conséquences climatiques de notre comportement. Mais je pense que la tendance allemande à s’apitoyer sur soi ne devrait pas nous empêcher de discerner les voies qui nous ont menés à la réussite, de progresser encore sur ces voies et de transmettre nos expériences positives.














