M. le Prof. Schellnhuber, après des discussions parfois passionnées, le dernier sommet mondial sur le climat à Cancún au Mexique s’est achevé sur un document conciliant. Que pensez-vous de ces négociations ?
C’était une réunion propice au bien-être des participants et dont la valeur se révélera lors de la prochaine conférence mondiale sur le climat à Durban, en Afrique du Sud, à la fin de l’année. Il s’agira alors non plus de discuter mais de prendre des décisions. Après le décevant sommet de Copenhague, les gouvernements présents à Cancún ont convenus de poursuivre les négociations sous l’égide des Nations unies. Le multilatéralisme est ainsi sauvegardé. Mais les sujets les plus ardus n’ont pas été abordés à Cancún. Il manque toujours un traité de protection du climat contraignant sur le plan international. L’objectif consistant à limiter le réchauffement de la planète à 2°C par rapport à l’ère préindustrielle est totalement fondé. Mais il faudrait aussi une feuille de route, un plan sur la manière de réduire ces émissions de CO2.
L’objectif consistant à limiter le réchauffement de la planète à 2°C est quand même formellement reconnu dans la déclaration finale de Cancún, et ce pour la première fois.
C’est un aspect positif, en effet, et je ne veux pas le minimiser, même si ce n’est toujours pas un objectif contraignant au niveau juridique international. Le fait qu’on fixe un chiffre concret est un immense progrès. L’opinion publique dispose ainsi d’un critère lui permettant de juger la politique. Copenhague a échoué car les pays participants étaient pour la première fois contraints de jouer cartes sur table. L’histoire des négociations sur le climat est un long récit de remise des responsabilités à plus tard. A Copenhague, on ne pouvait plus faire l’économie d’une décision, à savoir d’une protection du climat portant aussi atteinte aux intérêts nationaux. Je sais que la chancelière Merkel s’engage beaucoup en faveur du climat. Mais, finalement, ce sont les intérêts nationaux qui ont réussi à s’imposer.
Est-il bien réaliste d’attendre de grandes solutions dans des sommets sur le climat réunissant 194 pays ?
C’est un mythe que de dire que le nombre élevé de participants aux négociations est un problème. Si les Etats-Unis et la Chine allaient de l’avant, nombre d’autres petits pays suivraient. Je pense qu’il faudrait s’écarter du principe d’unanimité. La conférence des Etats parties pourrait le décider par simple règlement. Au lieu de cela, on assiste malheureusement à une autolimitation permanente des participants aux négociations. C’est pourquoi je pense aussi que la seule chance réside actuellement dans des alliances sous-globales, l’Europe formant par exemple une coalition des bonnes volontés avec des pays industriels comme le Japon et un ou deux pays émergents de poids. Non seulement pour protéger le climat mais aussi pour former une coalition en faveur d’une nouvelle ère industrielle, avec une exploitation raisonnée des matières premières et surtout une production en cycles beaucoup plus efficace.
Y a-t-il une ébauche de ces nouveaux partenariats ?
Pourquoi la Chine ou l’Inde n’adhéreraient-elles pas à un tel club ? Les Indiens sont fiers à juste titre de leur culture de la modération. Un commerce commun des émissions entre l’UE et l’Inde est une solution envisageable. La Chine projette déjà un commerce national de ses émissions. A mon avis, une économie aussi performante que l’économie chinoise a tout intérêt à jouer un rôle pionnier dans cette nouvelle ère industrielle, en raison notamment de ses perspectives d’avenir.
Le concept du gouvernement fédéral allemand fait du rendement énergétique une question clé et mise sur un renforcement des énergies renouvelables. L’Allemagne poursuit aussi un objectif ambitieux : réduire d’ici à 2020 ses émissions de CO2 de 40 % par rapport à 1990. Quel rôle l’Allemagne peut-elle jouer demain ?
L’Allemagne aussi a des atouts pour jouer un rôle pionnier, notamment avec sa longue tradition en matière d’intelligence technique, d’ingénierie et d’universités techniques. Mais aussi grâce à l’importance que sa population accorde à l’environnement. Mais on ne pourra prendre le tournant de la durabilité sans conditions-cadres politiques adéquates. L’Etat doit en donner l’impulsion. Le gouvernement fédéral s’y emploie avec son concept énergétique. Je pense que les plus grandes opportunités résident dans les innovations techniques. C’est pourquoi le PIK, notre Institut d’étude des impacts du changement climatique à Potsdam, est l’un des initiateurs du nouvel Institut européen de l’innovation et de la technologie ; cet institut veut accélérer les processus innovants pour, en coopérant avec des entreprises comme Bayer et SAP, développer des technologies ne nuisant pas au climat.
Le PIK n’agit pas seulement comme partenaire de l’industrie, il conseille aussi le monde politique.
Nous nous considérons surtout comme des prestataires de services, en Allemagne comme à l’étranger. Récemment, le gouvernement pakistanais a fait appel à nous pour créer une infrastructure scientifique permettant d’analyser le changement climatique. Il y a peu, le ministre uruguayen de l’Agriculture était chez nous à cause de la sécheresse dans son pays. Nous mettons gratuitement nos modélisations sur l’évolution du climat à la disposition des pays les plus divers. En tant qu’institut subventionné par des fonds publics, nous voulons aussi donner quelque chose à la société.
Interview : Johannes Göbel














