Dans la salle de rédaction de Radio Heza, Furaha Hakizimana écoute une interview qu’elle a menée le matin même avec des jeunes sur « l’avenir du Rwanda ». Dehors, au terrain de sport, les cris des supporters de deux équipes de foot retentissent et des écoliers jouent dans la cour intérieure. L’après-midi, la Maison des jeunes de Kimisagara à Kigali, capitale du Rwanda, est bruyante. Hakizimana, 23 ans, travaille depuis un an chez Radio Heza. Heza diffuse 30 minutes par semaine un programme comprenant des informations, des interviews, de la musique et un feuilleton élaboré par des jeunes pour les jeunes. S’ils ont créé leur propre station de radio, c’est pour contribuer au processus de réconciliation qui a lieu au Rwanda. « J’ai foi dans le potentiel des jeunes que je crois capables d’instaurer une paix durable au Rwanda », souligne Hakizimana.
Une décennie et demie s’est écoulée depuis le génocide perpétré dans cet État d’Afrique de l’Est. En 1994, les Hutus rwandais ont massacré brutalement près d’un million de Tutsis en l’espace de trois mois seulement. C’est le génocide le plus rapide et le plus sanglant de l’histoire récente de ce continent. Depuis, la paix règne mais elle s’avère difficile et exige une énorme abnégation de la population rwandaise. En dépit du décret gouvernemental interdisant de classifier les groupes ethniques en « Hutu » et « Tutsi », chacun des deux groupes émet encore toujours de grandes réserves vis-à-vis de l’autre.
Radio Heza ainsi que le journal du même nom, qui paraît à 500 exemplaires et est distribué aux écoles secondaires, sont le résultat tangible de la mise en œuvre du projet « Médias pour la paix – faits par des jeunes pour les jeunes ». Il a été lancé en 2005 par le Service civil pour la paix (ZFD) du Service allemand de développement (DED). Depuis 1999, le DED prend des mesures d’encouragement de la paix et de gestion civile des conflits, envoie des spécialistes et aide à mettre sur pied des structures organisationnelles. En janvier 2008, la première émission de Heza a été diffusée dans toutes les provinces du Rwanda en kinyarwanda, la langue nationale. Actuellement, le DED estime à deux millions le nombre de jeunes qui écoutent toutes les semaines Radio Heza. Mis en œuvre par l’association Urungano – Jeunesse et Médias et par le Forum des Jeunes Giramahoro qui chapeaute la Maison des jeunes, ce projet est diffusé par la chaîne Voice of America.
Heza signifie « lieu agréable » et ce nom incarne la vision d’un pays où tout le monde se sent bien. Hakizimana s’est jointe à l’équipe il y a un an. « J’avais déjà suivi un cours en journalisme de paix à l’Agence allemande de coopération technique. C’est pourquoi l’idée de parler de la paix à la radio m’a séduite », déclare la jeune rédactrice. Quant à Andreas Wagner, coopérant à la paix du DED/ZFD, qui a travaillé pour Heza dès le départ, il se souvient de ses luttes du début. « Quel but poursuivez-vous ? » lui a-t-on demandé au Rwanda. « Si vous voulez faire de la radio pour les jeunes, laissez cela aux professionnels ». « Or ce que nous voulions, c’est justement briser le mur du silence chez les jeunes. Pour pouvoir ressentir la douleur d’autrui, il faut exprimer sa propre douleur et l’accepter. Le jeune Rwandais se montre très rarement ouvert en dehors de son cercle strictement familial. Toute rencontre avec d’autres jeunes provoque, suivant les malheurs qu’il a vécus, la honte ou le deuil, des sentiments de vengeance et la peur, tout en réveillant les préjugés et les ressentiments. »
Le Rwanda a fait l’expérience de la manipulation de la jeunesse par les adultes. Ce sont des jeunes qui ont été incités à la folie meurtrière par la chaîne de propagande Radio Télévision Libre des Mille Collines (RTLM) et par le journal Kangura et qui sont devenus les exécutants les plus actifs du génocide. « Les messages de propagande ont interpellé une jeunesse habituée à obéir aveuglément depuis le berceau et qui n’avait pas appris à prendre ses propres décisions morales », tel est le bilan que dresse M. Wagner de la situation de l’époque. « C’est pourquoi il fallait absolument que des jeunes ayant suivi une bonne formation et encadrés par un personnel compétent conçoivent et produisent eux-mêmes les médias pour la paix. »
La jeunesse qui a grandi après 1994 n’a aujourd’hui plus que de vagues souvenirs du génocide. Mais il y a encore des actions de représailles, les rebelles hutus menaçant, de l’extérieur, la paix du pays. Les coupables et les victimes habitent souvent porte à porte et depuis que les premiers criminels de guerre condamnés ont été relâchés, la hantise de la vengeance s’est accrue. M. Wagner a, en outre, constaté qu’en dépit du décret d’égalité pour tous, les différents groupes restent entre eux. « ‹Je ne le savais pas› » est une phrase que l’on a souvent entendue à la rédaction, au début de la collaboration. » L’évaluation du passé a fait place au regard vers l’avenir. « Nous avons fixé l’âge du groupe cible de notre programme à une tranche comprise entre 15 et 23 ans. Si elle est déjà en mesure d’engager des réflexions politiques et sociales, cette tranche d’âge est encore trop jeune pour avoir participé au génocide. » 20 jeunes ont reçu une formation de base en journalisme. De leur propre initiative, ils ont élaboré le concept de la radio, lui ont trouvé un nom et ont suivi de brefs séminaires sur le « journalisme de paix » et les « méthodes de gestion des conflits ».
Aujourd’hui, même dans les régions frontalières du Congo et du Rwanda, on écoute Heza. La rédaction recrute ses membres parmi les deux groupes ethniques. « Notre regard se porte vers l’avant, pas en arrière », dit M. Wagner. Car ce que nous voulons, c’est aménager ensemble l’avenir. C’est pourquoi il ne nous faut pas que des thèmes sérieux. « Ça doit aussi être cool parce que les jeunes aiment ce qui est cool. »














