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Une part du ciel

On peut y entamer une carrière de virtuose et de chef d’orchestre : l’école Hanns Eisler à Berlin compte parmi les plus célèbres écoles supérieures de musique. Elle célèbre son 60e anniversaire en 2010.

Par Kathrin Schrader

Le ciel est rempli de violons. » C‘est ce que l’on dit en Allemagne quand la vie est douce et légère. Le ciel au-dessus de Berlin n’est pas rempli de violons, l’air y est limpide, il y souffle souvent un vent aigre. Les travaux sur le Gendarmenmarkt remplissent l’air de leur vacarme. Mais il y a aussi de la musique dans l’air. Au beau milieu de l’ensemble luxueux en cours de construction autour du Gendarmenmarkt, on trouve, derrière la célèbre salle de concert Konzerthaus, l’école supérieure de musique Hanns Eisler. La signature d’Eisler en tubes de néon rouge brille au-dessus de l‘entrée, des supports pour vélos, des jeunes gens qui boivent un café tiré du distributeur sur les tables en plastique du foyer, le brouhaha des voix et des instruments : « l’Eisler » contraste avec les terrasses aux nappes blanches des restaurants et des bars sur la Charlottenstrasse, avec les boutiques de luxe et les innombrables touristes déambulant dans ce quartier.

Chaque année, 150 diplômés quittent l’école pour entamer leur vie de musicien professionnel, dont des vedettes comme la celliste Sol Gabetta. La moitié des étudiants vient de l’étranger. C’est le cas de deux étudiants en master classes, la mezzo-soprano espagnole Anna Alàs i Jové et le Bulgare Adrian Pavlov qui étudie la composition et la direction d’orchestre. Tous deux sont sur le point d’entamer une carrière professionnelle. Dans cette phase décisive, ils profitent des contacts des professeurs de « l’Eisler » avec les salles de concert, les opéras et les théâtres de la ville. On trouve parmi ces enseignants des artistes connus comme Gidon Kremer ou Thomas Quast­hoff. Nikolaus Harnoncourt, Daniel Barenboim et Zubin Mehta y ont dirigé des ateliers pour orchestre ou des master classes.

Anna Alàs i Jové travaille sur l’interprétation de la musique ancienne, elle chantera bientôt dans un opéra pour enfants créé par l’atelier du Staatsoper Berlin. Elle est venue à Berlin pour pouvoir étudier auprès de Wolfram Rieger et Anneliese Fried. Jusqu’à son entrée à l’école, elle savait uniquement d’Hanns Eisler qu’il avait été compositeur et élève de Schönberg. Aujourd’hui, c’est la renommée de la maison sur le Gendarmenmarkt qui éveille l’intérêt pour ce compositeur presque oublié. Qui était cet Eisler qui dut fuir les nazis et fut attaqué par les esprits étroits de RDA ? L’école porte son nom depuis 1964 mais Eisler n’a pas eu l’heur de savourer cet hommage. Adrian Pavlov, qui est en train de nouer des contacts dans les milieux berlinois de la musique contemporaine, s’intéressait à l’œuvre d’Eisler bien avant son arrivée à Berlin. Il apprécie que l’école, pour célébrer son 60e anniversaire cet automne, se penche sur le travail de cet artiste.

L’école attribue chaque année depuis 1993 un Prix Eisler de composition et d’interprétation destiné à ses étudiants. En 2010, Adrian Pavlov l’a obtenu une fois de plus. A l’automne, il dirigera un bref opéra de Boris Blacher. C’est le onzième projet de ce type mis en scène exclusivement par des étudiants de « l’Eisler » et de l’Université des beaux-arts. Le professeur Claus Unzen, qui dirige le cursus de mise en scène, s’occupe de cette série de projets avec des gens de théâtre de Berlin. « A quoi cela servirait-il si les étudiants ne présentaient des spectacles qu’au sein de l’école, devant un public de parents bien intentionnés, dit-il. Ils doivent apprendre très tôt à supporter la critique du public et des professionnels. »

Les grands musiciens sont souvent modestes, humbles même. Anna et Adrian sont eux aussi pleins de reconnaissance envers leurs professeurs. Et pourtant, « l’Eisler » a bien failli ne plus exister. Lorsque, après 1990, les Berlinois se mirent à réunifier leur ville naguère divisée, cette école supérieure de musique dans la partie Est de la ville était sur la liste des institutions qui seraient supprimées. Il y avait en effet déjà une école à l’Ouest, l’actuelle Université des beaux-arts. Peu de choses indiquaient alors que Berlin deviendrait un pôle de création en Europe. Mais la directrice de l’époque, Annerose Schmidt, défendit efficacement l’existence de « l’Eisler ».

Le bruit des travaux dans la Charlottenstrasse pénètre par la fenêtre ouverte dans le bureau du directeur actuel, Jörg-Peter Weigle. Le vent agite les lamelles du rideau. Quand on lui demande ce qui distingue « l’Eisler » des 23 autres écoles supérieures de musique en Allemagne, il montre la fenêtre et son panorama. « Trois Opéras, cinq orchestres, des ensembles indépendants, Berlin comme capitale de l’art lyrique et dramatique. D’excellents enseignants, bien ancrés dans les milieux artistiques internationaux, nos contacts avec la Philharmonie, la Konzerthaus... » Cette liste n’est pas exhaustive. Ajoutons que Sir Simon Rattle, le chef de l’Orchestre philharmonique de Berlin, a dirigé plusieurs fois l’orchestre symphonique de l’école. Que son fils Alexander est clarinettiste et prépare son diplôme à « l’Eisler ». Outre son orchestre symphonique, l’école a aussi un orchestre de chambre, un orchestre d’études, un chœur, un orchestre à vents symphonique, l’Ensemble Eisler Brass et l’ECHO Ensemble de musique contemporaine. Les étudiants proposent 400 manifestations par an.

Le professeur Weigle est lui-même diplômé de « l’Eisler ». « L’enseignement tel que nous le connaissions, où les étudiants imitaient leurs maîtres, a largement disparu. Aujourd’hui, il s’agit de développer sa personnalité, son style d’interprétation. » Il faut de plus en plus de créativité pour trouver sa part du ciel et atteindre au firmament professionnel. « J’aimerais poursuivre mon évolution et avoir toujours autant de plaisir à y travailler, déclare Anna Alàs i Jové. Mais je ne peux pas prévoir sur le long terme. » Sa prochaine année d’études à « l’Eisler » est assurée par une bourse. « Je travaille aussi comme pianiste, raconte Adrian Pavlov. Je vis pour la musique et je ne peux pas m’imaginer faire autre chose. »////

01.09.2010
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