Il a associé Goethe à la pose de la première pierre de son projet culturel. Il en a fait le père spirituel de ce moment qui a peut-être été l’un des plus importants dans la vie de Christoph Schlingensief (49 ans), célèbre metteur en scène allemand de théâtre et d’opéra, réalisateur de films et artiste spécialisé en happening. « Arrête-toi, tu es si beau ! », a-t-il lancé en empruntant les mots du poète allemand pour le moment qui a cependant été éphémère, effleurant la savane, se dirigeant vers l’horizon africain.
Ce 8 février, 14 chefs de tribu et quelques centaines d’habitants de villages avoisinants étaient venus sur les lieux: un terrain de 5 hectares, presque vide, au Burkina Faso en Afrique de l’Ouest. Le vent soufflait dans les baobabs lorsqu’a commencé l’entreprise qui doit devenir l’opéra en Afrique de Christoph Schlingensief.
Cette histoire peut se résumer en quelques mots. Un artiste charismatique, très malade, se cabre, pense, rêve, se laisse aller à des désirs et des visions. Réinventer l’art – pour l’art lui-même, mais aussi pour sa propre résurrection. L’idée prend forme : un opéra pour l’Afrique. En juin 2009, Schlingensief part, visite le Cameroun et la Tanzanie. Il découvre au Burkina Faso le paysage qu’il recherche, à Laongo, un village à environ une heure de la capitale Ouagadougou. Il trouve en Francis Kéré, architecte du Burkina Faso, lauréat de prix et vivant à Berlin, l’homme capable d’apporter la légèreté africaine et de la lumière. Ensemble, ils rêvent et font des plans : un opéra, une école pouvant accueillir 500 enfants – avec entre autres des classes de cinéma et de musique – une infirmerie, des ateliers, une maison d’accueil. C’est un bâtiment en forme d’escargot, s’étendant à partir de son centre, construit avec la terre du Burkina Faso, fait de ce dont le pays dispose. Cela doit devenir un village, tout un « village opéra », rempli de vie africaine et de musique. Au présent. Mais aussi, au futur, avec de la formation, de l’éducation. L’opéra en tant que symbole de la tradition européenne, le village en tant qu’incarnation de la communauté africaine.
Schlingensief corrige la mauvaise interprétation de son projet : son intention n’est pas de créer en Afrique un second Festival RichardWagner de Bayreuth. Il conçoit plutôt son projet comme un soutien pour les forces culturelles locales. Une idée qui a trouvé un adepte en Filippe Savadogo, ministre de la culture du Burkina Faso. « Le village opéra de Laongo va donner aux jeunes l’opportunité de découvrir et développer leurs talents dans un environnement favorable. Ce sera un lieu de rencontre des cultures européenne et africaine, et même du monde entier », a écrit Savadogo dans l’hebdomadaire « Die Zeit ».
Au Burkina Faso, Laongo n’est pas une région inconnue; il y a déjà un parc de sculptures et les festivals n’y sont pas inconnus. Depuis 1969 a lieu le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, célèbre dans toute l’Afrique et dans les anciennes métropoles. Le Burkina Faso est le centre du théâtre africain. Les ornements et les motifs dont les femmes ornent les murs de leurs cases sont considérés dans le monde entier comme du grand art.
Il faudrait apprendre de l’Afrique. La pureté de la vie et de l’art se fondent dans ce projet. Ce sont là des phrases de Schlingensief. Son idée de l’art se traduit ici également en aide au développement. L’enthousiasme de Schlingensief remplace l’image sombre de l’Afrique guerrière par un clair espoir d’une culture mondiale. En plus, il attire d’autres personnes : le président fédéral en tant que soutien intellectuel et moral, des sponsors privés tels que Henning Mankell, auteur suédois, Roland Emmerich, réalisateur allemand de films à Hollywood, Herbert Grönemeyer, musicien, mais aussi de nombreux modestes donateurs qui lui ont permis de réunir 220 000 euros. Le ministère des Affaires étrangères apporte 250 000 euros ; la Fondation Culturelle Fédérale et le Goethe-Institut ont aussi fait des dons. Ainsi, on dispose maintenant de plus d’un million d’euros pour réaliser les idées.
« C’est une improvisation », précise Francis Kéré en parlant de la construction. « Nous continuerons de construire, rien n’est linéaire, cela ne conviendrait pas non plus à l’Afrique où la vie entière est une improvisation. » Kéré prévoit que l’opéra sera « prêt à entrer en fonction » cette année. Il est devenu le centre de son travail de création. « Oui, nous avons besoin de cet opéra. C’est une fenêtre permettant à l’Europe de comprendre l’Afrique. Dans ce bâtiment, nous collectons et rassemblons ce qui existe déjà et nous le montrons à l’occident. Et dès maintenant, il y a déjà un facteur multiplicateur. Nous avons un sponsor pour une école de musique, tout comme des sociétés africaines qui veulent apporter une aide et des dons. On peut à peine imaginer la dynamique qui se développe. » Et, de plus, le projet crée des emplois. « Nous avons formé 40 personnes. Sur le chantier, un petit marché s’est déjà installé et les gens viennent de loin pour voir ce qui se passe. »
Schlingensief prépare déjà les premières représentations. L’idée vit de son rayonnement. Le financement du projet est toutefois assuré et sera poursuivi même sans lui. Ainsi, chaque trace du metteur en scène demeurera visible, ces moments qui sont trop beaux pour disparaître.














