La réunification de l’Allemagne a commencé à Danzig
La scène se passe il y a plusieurs années. Le train Paris – Varsovie entre en gare de Berlin Friedrichstrasse. Sur le quai, il y a des gardes-frontière avec des chiens, on entend les pas des policiers sur le toit des wagons, d’autres nombreux militaires observent le contrôle du train. Dans les wagons, les bagages des voyageurs pour Varsovie sont contrôlés. Les produits interdits, dont les journaux occidentaux, sont confisqués. Cela ne vaut pas seulement pour le Spiegel mais aussi pour Le Point. Celui qui a vécu cela ne pouvait pas se faire d’illusion sur le genre de pays qu’était la RDA. On pouvait lire gratuitement le Spiegel à Varsovie dans les locaux publics réservés à la presse étrangère et il y avait des installations comparables même à Moscou. C’est pourquoi, en Pologne, on se moquait de l’État des travailleurs et des paysans qu’était la RDA, la qualifiant de « petite RDA », un pays isolé du reste du monde.
En Pologne, la joie a éclaté lorsque le Mur de Berlin est tombé et elle était de tout cœur. Tadeusz Mazowiecki, qui venait des rangs de « Solidarnosc », était alors premier ministre. Les dirigeants de l’opposition de « Solidarnosc » avaient déjà annoncé depuis longtemps qu’ils n’avaient rien contre une réunification de l’Allemagne car la RDA isolait la Pologne de l’Ouest auquel elle se sentait appartenir. On considérait la chute de la RDA comme une bonne opportunité de se libérer de la tutelle de l’Union soviétique.
Un morceau du mur des chantiers navals de Danzig se trouve depuis un an devant le Reichstag. La légende dit que c’est le morceau même du mur que Lech Wałesa a fait sauter afin d’organiser la grève historique. Sans cette explosion, le mur de Berlin serait resté intact bien au-delà de 1989. Cependant, ce sont Mikhaïl Gorbatchev et Helmut Kohl, le chancelier de la réunification, que l’on fête pour être parvenus à unifier l’Allemagne et l’Europe. Il y a déjà quelques années qu’une plaque commémorative a été placée au Reichstag pour remercier la Hongrie d’avoir, au printemps 1989, coupé les barbelés à la frontière austro-hongroise et d’avoir ainsi ouvert la voie à l’évasion de la RDA. Ce n’est que récemment que les Allemands se sont souvenus de Wałesa. Faudrait-il attendre plus de sensibilité ou même de gratitude de la part des Allemands ? Peut-être davantage dans le domaine de la symbolique politique. Sur le plan politique, l’Allemagne a fait beaucoup pour la Pologne lorsqu’elle a soutenu Varsovie dans ses efforts pour que la Pologne entre dans l’Union européenne.
Après la réunification, ce sont surtout les Allemands de l’Est qui étaient réservés vis-à-vis de la Pologne. Quant aux Polonais, anticommunistes par nature, ils ne comprennent pas le phénomène de popularité du postcommunisme et du parti de gauche « Die Linke ». D’un autre côté, on s’étonne des autoroutes ou des gares magnifiques dans la partie Est de l’Allemagne. Ce sont des cadeaux de la « vieille » République fédérale que les Polonais envient véritablement aux anciens citoyens de la RDA. Toutefois, la Pologne obtient entre-temps des cadeaux comparables de la part de l’Union européenne, également grâce à la réunification de l’Allemagne.
Piotr Jendroszczyk est depuis de nombreuses années correspondant étranger à Berlin pour le quotidien polonais Rzeczpospolita, l’un des principaux quotidiens nationaux en Pologne.
L’Europe doit devenir un « État fédéral européen »
L’Allemagne a changé. Lorsqu’en 2009, le monde entier a félicité l’Allemagne à l’occasion du 20e anniversaire de la chute du Mur, nombre sont ceux qui ont aussi souligné le rôle important qu’elle joue dans l’approfondissement de l’intégration européenne. Le président Nicolas Sarkozy a déclaré lors des festivités devant la porte de Brandebourg : « Nous sommes frères, nous sommes Berlinois », ce qui lui a valu de vifs applaudissements. Cette atmosphère s’est un peu refroidie. Du fait du chaos sur les marchés financiers, on a maintenant peur de l’avenir de l’Union monétaire qui, en tant que modèle d’une future union monétaire asiatique, est également en crise.
Maintenant, il n’y a plus qu’une solution : tout comme on a travaillé durement pour maîtriser le déséquilibre Est-Ouest, il faut maintenant emprunter la même voie en ce qui concerne l’Europe du Sud. Les décisions du plan d’urgence de 750 milliards d’euros en liaison avec des mesures de consolidation étaient bonnes. Les mesures pour maîtriser la crise touchant l’euro sont décidées – la question est maintenant de savoir comment les mettre en œuvre. La population allemande doit vaincre son antipathie contre l’idée d’être le trésorier-payeur. Pour un pays tel que l’Allemagne qui est fortement décentralisé, il est difficile de transférer peu à peu son pouvoir à Bruxelles. Le gouvernement a souvent fait connaître son fort désir d’être un moteur pour l’intégration européenne, pour l’avancement de laquelle il faut cependant aussi l’acceptation de la population. Dans l’histoire récente de l’Allemagne, il y a eu, tous les dix ans, des changements dans ce que ressentait le peuple. Dans les années 50, après la division de l’Allemagne, un « sentiment de deuil » prédominait, sentiment que l’Allemagne de l’Ouest a pu dépasser, dans les années 60, grâce à son « miracle économique ». Dans les années 90, la réunification a donné un grand élan à l’Allemagne et, avec l’Union monétaire, depuis 1999, un sentiment de crainte s’est à nouveau répandu. Il faut accepter cette crainte et montrer de la tolérance afin de faire avancer l’intégration européenne.
Si l’Allemagne n’y participe pas, elle va décevoir ses voisins, tout comme elle ne doit pas non plus formuler de manière aussi vive ses remarques. Sans l’accord de l’Allemagne et sans solidarité européenne, il est impossible de réguler les marchés financiers imprévisibles, et l’intégration européenne ne pourra pas progresser. Récemment, la chancelière Angela Merkel a déclaré : « Si l’euro échoue, l’Europe échoue ». Tout comme l’Allemagne est passée d’une mosaïque d’États à une République fédérale, c’est maintenant un devoir pour l’Europe de devenir, au cours des dix prochaines années, un « État fédéral européen ».
Shogo Akagawa est correspondant en chef du quotidien économique japonais Nikkei ; il analyse la politique économique et financière de l’Allemagne et de l’Europe.
Le processus de réunification suscite beaucoup d’admiration
Le 3 octobre 1990 est une date qui évoque peu de chose en France. Les collègues français s’étonnent souvent que le 3 octobre soit un jour férié en Allemagne et ils ne connaissent pas sa signification. On peut supposer que le 20e anniversaire de la réunification allemande passera presque inaperçu dans mon pays.
Par contre, en France, presque chacun connaît le 9 novembre 1989. Tout le monde se souvient de la foule de Berlin-Est en liesse se ruant vers la partie Ouest de Berlin. Les 20 ans de la chute du Mur l’automne dernier ont été fêtés en France en conséquence. Tous les journaux ont publié des suppléments sur ce sujet, de nombreuses émissions de radio et de télévision y ont été consacrées et une fête a même eu lieu place de la Concorde à Paris, avec retransmission des festivités à Berlin. Rien ne semblait être de trop pour fêter la fin de la Guerre froide et de la division de l’Allemagne. Comme si les Français voulaient avoir une nouvelle vue des événements. Ou comme s’ils avaient encore un compte à régler.
Pour les hommes politiques français, c’était probablement une sorte de compensation vis-à-vis du scepticisme qui avait régné en France au cours des premiers mois et semaines après la chute du Mur. Même si le président d’alors, François Mitterrand, dans un discours, avait déclaré ne pas faire objection à la réunification allemande, on sait entre-temps que derrière les coulisses l’enthousiasme était modéré. Le voyage du président français en RDA en décembre 1989 également paraissait bizarrement anachronique. Les vieilles peurs françaises du renouveau d’une Allemagne grande et forte renaissaient. Je me souviens encore des titres de nombreux journaux français présentant un aigle allemand menaçant. Paris a toutefois fini par se rallier à la perspective d’une réunification.
Entre-temps, on admire ce processus d’intégration de l’ex-RDA dans la République fédérale. On entend souvent des hommes politiques dire qu’en France une telle détermination n’aurait pas été possible. On a tendance à oublier ou relativiser les difficultés qu’ont encore les Länder de l’est de l’Allemagne. Depuis que l’Allemagne est réunifiée, que Berlin est à nouveau la capitale, l’image de ce pays s’est peu à peu modifiée en France. L’association de l’Allemagne avec la Seconde Guerre mondiale s’affaiblit, alors que le nouveau cinéma allemand est découvert et que certains acteurs et metteurs en scène sont parfois davantage fêtés à Paris qu’en Allemagne. On a aussi observé avec sympathie l’expression joyeuse du patriotisme lors de la Coupe du Monde de football 2006 en Allemagne. Les journalistes allemands qui m’ont interrogée semblaient être soulagés lorsque j’exprimais mon opinion positive.
En même temps, l’attitude de l’Allemagne lors de la crise de l’euro a provoqué à nouveau en France de vives réactions. Le partenaire français voit avec scepticisme que l’Allemagne n’accepte plus, comme par le passé, de payer sans protester. Certains commentateurs reprochent à Berlin de ne plus s’intéresser à l’Europe. Et cela simplement parce que l’on y défend une autre conception du pacte de stabilité. Des tensions qui ne vont pas conduire à ce que la France fête les 20 ans de la réunification avec le même enthousiasme que l’anniversaire de la chute du Mur en 2009.
Cécile Calla vit à Berlin depuis 2003. De 2006 à mars 2010, elle a été correspondante du quotidien français Le Monde. Aujourd’hui, elle est journaliste free lance pour différents quotidiens et magazines français. En 2009, elle a publié un livre sur ses expériences en Allemagne : « Tour de Franz ».














