« Au début, il n’y a pas eu de pluie pour les semailles », dit le chef Afao, « et lorsqu’elle est enfin tombée, les orages étaient si violents qu’un grand nombre de pousses ont été emportées par les eaux. » Cet homme de grande taille avec son ornement de tête brodé est l’autorité suprême à Biu, un village au nord du Ghana. Des enfants folâtrent entre les maisons en pisé, les femmes mettent le millet fraîchement récolté à sécher sur des feuilles de plastic, le regard glisse vers les petits champs où poussent le sorgho, la cassava, le maïs ou les cacahuètes. Derrière, s’étend la savane d’un vert intense. On a du mal à croire que la famine sévissait ici il y a quelques semaines à peine. Mais au début de la dernière saison sèche, les greniers étaient déjà presque vides. Pour pouvoir tenir jusqu’à la saison des pluies, plus d’un paysan a dû vendre son bétail et chercher du travail dans l’une des grandes villes du sud du Ghana, à des centaines de kilomètres de là. Cette année, le village a eu plus de chance, mais le visage du chef Afao reste marqué par les soucis. La récolte perdue n’était pas un malheur exceptionnel, elle est due au changement climatique mondial, lui a expliqué Wolfram Laube. Ce scientifique allemand a fait sa thèse sur les changements causés par l’effet de serre à l’agriculture du nord du Ghana. Pour mieux comprendre cette corrélation, il a lui-même vécu longtemps dans la région où il a cultivé une rizière. Il a épousé une commerçante de la bourgade voisine Navrongo, parle le patois local et s’est rendu compte à quel point les échanges entre les scientifiques et les villageois peuvent être productifs. « Nous, nous avons des chiffres et des formules », dit Laube, « eux, ils connaissent admirablement leur terrain. »
Une petite centaine de scientifiques dont la moitié vient d’Allemagne et l’autre d’Afrique de l’Ouest ont étudié le cycle de l’eau dans le bassin de la Volta sous ses aspects écologiques, sociaux, politiques et économiques. Maintenant, au terme du projet financé par le ministère fédéral de la Recherche et qui s’est étalé sur neuf ans, tous les résultats ont été stockés dans une base de données de géosciences. « Les données sur le Rhin ne sont même pas si bonnes », affirme Jens Liebe, hydrologue au Centre de recherche pour le développement de l’Université de Bonn et coordinateur du projet Glowa-Volta. L’abréviation « Glowa » est mise pour « cycle de l’eau global », d’autres scientifiques ayant fait des recherches au Maroc, sur le Jourdain, l’Elbe et le Danube.
Ils ont pu observer partout des signes annonciateurs du changement climatique. En Afrique de l’Ouest, il bouleverse le rythme habituel des saisons (pluvieuse et sèche). Les paysans s’en aperçoivent et les scientifiques confirment ce changement qu’attestent leurs chiffres. « La quantité annuelle des précipitations reste constante », dit Liebe, « c’est la répartition qui change. Nous observons que, paradoxalement, la sécheresse et les inondations augmentent. » Auparavant, les paysans sentaient quand le moment propice aux semailles était arrivé. Mais, ces dernières années, ils se trompaient souvent. « Si nous semons trop tôt, les embryons se dessèchent », nous explique Avaala Azure, un vieux paysan de Kandiga, « si nous semons trop tard, les grains ne sont pas mûrs à la fin de la saison des pluies. »
L’une des tâches primordiales du projet Glowa-Volta était donc de mettre au point un calendrier de semailles type. « Depuis, nous pouvons déterminer le moment propice aux semailles avec une probabilité de 80 % », affirme Jens Liebe. Cette information est diffusée par radio aux paysans. Cela ne va pas sans risques. Si les calculs sont exacts, les rendements agricoles s’accroîtront, mais s’ils sont faux, non seulement quelques paysans, mais toute la région risque une mauvaise récolte, donc la famine. C’est pourquoi, en marge des données qu’ils ont recueillies, les chercheurs de Glowa-Volta cherchent à transmettre aux paysans une part réaliste de scepticisme quant à la fiabilité de calculs de ce type.
Ce n’est pas si difficile. Car ils ont souvent vu échouer des projets bien intentionnés. Au centre de la petite ville de Sirigu, se dresse un pont moderne en béton. À une hauteur de quatre mètres, il enjambe un ruisseau mais personne ne l’a jamais utilisé car les voies d’accès manquent des deux côtés. Les gens sont donc encore toujours dans l’eau jusqu’au ventre quand ils traversent le fleuve à gué, sous le pont, pendant la saison des pluies. Mister Dalwini est, lui aussi, dans l’eau jusqu’aux hanches. Sa ferme est au bord de la Volta blanche. « À proximité du fleuve, le sol est particulièrement fertile », dit-il. Malheureusement, le risque, en saison de pluie, de voir la récolte engloutie dans les flots est particulièrement élevé. Mais le temps n’est pas toujours fautif. Cette fois-ci, c’était une décision prise dans le pays voisin, au Burkina Faso. Quand là-bas, sur le cours supérieur de la Volta, on ouvre les déversoirs de secours des barrages suite à une pluie tropicale, les champs de Dalwini sont submergés quelques heures plus tard. C’est ce qui se passait jusqu’à l’année dernière, sans avertissement préalable. « Cette fois-ci, des voitures équipées de haut-parleurs ont circulé et on nous a averti par radio qu’un raz-de-marée s’annonçait », dit l’agriculteur. Cette information provenait de la Volta Basin Authority. Créée en 2007 par les six États riverains, cette autorité est responsable de la surveillance de l’équilibre hydrique dans le bassin de la Volta. Quelques-uns des doctorants africains du projet Glowa-Volta y ont trouvé du travail. La maquette du cycle de l’eau, assistée par ordinateur et mise au point par les chercheurs, fournit à cette autorité internationale l’aide la plus précieuse pour lui permettre de prendre des décisions. En effet, chaque mesure peut être passée virtuellement en revue. Par exemple, un nouveau barrage augmente la production agricole des villages voisins. En même temps, une plus grande quantité d’eau s’évapore et le niveau du fleuve baisse dans son cours inférieur. Mais une partie de l’eau évaporée revient ultérieurement par le biais des précipitations. La simulation à l’ordinateur montre la corrélation de tous ces effets. Et elle tient également compte des retombées du changement climatique.
Mister Dalwini se réjouit d’avoir pu cette fois-ci, grâce à la nouvelle coopération internationale, sauvegarder sa pisciculture. Dans le même temps, il a pris ses précautions pour le cas où la transmission des informations ne fonctionnerait pas si bien. La pompe diesel qu’il a achetée ne lui permet, certes, pas d’endiguer les raz-de-marée, mais bien de compenser quelque peu la perte d’une récolte en saison pluvieuse par l’irrigation de ses champs en saison sèche. Et de défier les perturbations climatiques et bureaucratiques.
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