C’est une décision osée, un choix excentrique. Est-ce une provocation, un choix dicté par l’embarras ? Les journaux allemands réfléchissaient à voix haute sur les raisons motivant la décision du comité attribuant la distinction allemande la plus importante. C’est la première fois qu’elle n’est pas décernée à un homme ou une femme de lettres. Le Prix de la paix des éditeurs allemands sera remis cet automne à Anselm Kiefer. A un peintre, sculpture et plasticien âgé de 63 ans. Au grand artiste solitaire et silencieux de l’art allemand. Anselm Kiefer est aux antipodes des bavardages de vernissage, de l’agitation des grands salons d’art, du narcissisme d’un maître imbu de son art. Kiefer est un penseur, un lecteur, un prospecteur réfléchi des abîmes de l’histoire, notamment allemande. Il donne souvent des tons rouille, gris ou bruns à ses objets monumentaux et mélancoliques. Ses matériaux sont le plomb, le sable, les fragments, les cendres. Les titres qu’il imagine pour ses œuvres intimident : Nero malt (Néron peint), Blutblume (Fleur de sang), Aschenblume (Fleur de cendre). Aucune complaisance dans ses œuvres, elles sont toutes pénétrées de signes qu’il faut déchiffrer. Kiefer, né dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, fait remonter à la surface « les sédiments de l’histoire ». Un artiste qui exhume.
Le Time Magazine voyait naguère dans Kiefer l’un des « meilleurs artistes de sa génération, et ce des deux côtés de l’Atlantique ». Sur le marché de l’art, ses œuvres valent des millions – il est à côté de Gerhard Richter le plasticien allemand le plus cher et le plus reconnu. Au moins un Kiefer est accroché dans toute grande collection d’art contemporain, notamment en Europe et aux Etats-Unis. Pour beaucoup, et surtout à l’étranger, Anselm Kiefer – qui vit en France depuis des années – est l’incarnation même de l’artiste allemand : profond, grave, travaillant sans cesse sur les thèmes difficiles de l’histoire allemande, entre autres sur cette apocalypse que fut le Troisième Reich. Avec une œuvre pénétrée des catastrophes du passé, qui se penche sur les mythes et le mystique, sur la religion et la philosophie. Une œuvre qui renvoie aussi sans cesse à la littérature puisqu’elle intègre des citations de Paul Celan, Walter Benjamin ou Ingeborg Bachmann. Sa Volkszählung (Recensement), une bibliothèque de huit mètres de haut envahissant l’espace avec des livres gigantesques coulés dans le plomb, se dresse au musée d’art contemporain Hamburger Bahnhof à Berlin.
Le jury du Prix de la paix en a certainement tenu compte dans son choix. Quelles sont les autres raisons motivant sa décision d’honorer l’auteur d’une réflexion faite objet ? Le comité du Prix veut honorer un artiste « qui confronte son époque au message dérangeant de l‘éphémère et du ruineux ». La forte résonance de son œuvre se fonde sur « sa capacité à élaborer un langage visuel qui fait de l’observateur un lecteur ». Au mois d’octobre, le grand historien de l’art Werner Spies approfondira cet aspect dans son panégyrique. Anselm Kiefer, l’artiste silencieux, répondra. Les responsables des pages culturelles ne sont pas les seuls à attendre avec impatience cette cérémonie particulière dans la Paulskirche à Francfort.















